Michel LE BRIGAND, né en 1964, est formateur consultant dans le secteur social et médico-social. Il suit en parallèle un itinéraire artistique formé d'expériences : lit en public, édite ses travaux, écrit des monologues pour jouer des personnages, expose des images et des sons, intervient en résidence ou en atelier d'écriture.

Ayant participé occasionnellement à des scènes slam, et ayant assisté au Grand Slam National de 2006, il nous offre la primeur d'un article, à paraître dans la revue HOPALA. Merci à lui de nous faire profiter du regard extérieur (et parfois critique) qu'il pose sur notre pratique tant aimée.


Le SLAM : L’invention d’une nouvelle forme ?

    Nantes, le Lieu Unique, samedi matin, les « Slam masters » sont réunis. Ils rêvent du grand festival de poésie qui aura lieu en 2007 mais pour l'heure, les slameurs venus de la France entière vont dire leur texte dans la rue ou sur scène pour le grand tournoi du soir : C'est le Grand SLAM national. Boy Scout propose une anthologie du SLAM en 2006, mais on lui répond « qu'il faut du son, un CD sinon, c'est pas la peine. « Et puis anthologie, j'aime pas comme titre. Je propose plutôt : Ramassis de poèmes », dit un autre. Des SLAMEURS en réunion : Voyez vous ça ! Un peu académique, non !?

    Nantes, ville du SLAM, car c'est la troisième fois qu'une véritable compétition nationale se déroule à Nantes. Au quotidien, ce sont des bars qui accueillent des scènes SLAM à tour de rôle. De plus en plus d'espaces développent cette mise en scène des mots, une poésie directe sous forme d'un tournoi. En anglais Slam poetry signifie schelem de poésie comme on parle de petit et de grand schelem dans les tournois de rugby et de bridge. Après le croisement d’une scène de théâtre avec un match de hockey sur glace pour donner naissance au théâtre d’improvisation, se développe l’hybridation du sport et de la poésie.

    Aujourd'hui, c'est la fête. Dans la rue, une scène ouverte voit défiler des orateurs déclamant leur production avec tous les effets répétés impeccablement. Le Slam, ça doit sonner, vibrer et tonner mais le plein air réduit légèrement la portée des mots dans leur harangue. Etrange paradoxe pour une poésie urbaine qu'on imagine sous son meilleur jour dans la rue et qui devient plus timorée, sortie des salles de bars.

    Dès la fin des années 70, on lit ses textes dans les bars et clubs de Chicago, où sont même organisées des compétitions poétiques sur le modèle des matchs de boxe. Inutile de préciser que de telles scènes dérogent à l'académisme, sont une exception et ne ressemblent en rien à l'ambiance feutrée des salons de lecture traditionnels. De filiation punk, le slam est contestataire par définition en s'érigeant contre les valeurs établies mais surtout en misant sur une expression épurée, brute et spontanée. Soit l'émergence d'une énergie dont le dessein est bien d'apporter une liberté de création nouvelle. Cette communauté naissante de poètes s'inscrit dans un rapport immédiat au public loin de la tranquille dialectique poète à poètes. Le slameur défend son texte et s'inscrit dans une logique de partage ; Qu'on se le dise.

    C’est pourquoi, l’expression est à la fois témoignage, révélation, récit, conte, anecdote, diatribe. Le slameur revêt tout à la fois le masque du sujet qu’il montre et retire, et le masque du citoyen parce qu’il prend la responsabilité de monter sur la place publique. slamer, c'est participer et prendre ainsi part au vote, pourrait dire le plus optimiste des sociologues. En relation avec cette analyse, il y a une idéologie de « l'agit propre » qui consiste à provoquer pour faire parler en retour. Les scènes Slam s’appuient sur la volonté démocratique de donner la parole au plus grand nombre. « Le slam, ce n'est pas pour glorifier le poète, c'est pour servir la communauté » a dit Wendell Barry, un des fondateurs du genre.

    Cette forme nouvelle incite donc à la prudence quant à vouloir la nommer et la définir. Comment ne pas la défraîchir ? Car justement, ces cris lancés au monde ne veulent pas être instrumentés. Comment concilier le désir de montée en puissance avec les effets secondaires de l’institution ? Cette nouvelle forme est contre l’intellectualisation et s’inscrit en faux contre l’auto complaisance du poète en surplomb. Contre les propos universalisant des élus et le spectacle de leur érudition, ces nouveaux orateurs ne parlent qu’en leur nom propre. Le slameur ne prétend pas à la Vérité, il nomme le monde de sa place. Dans cette nouvelle ère, chacun est auteur du texte de sa vie et tente, à l’égal des autres, de trouver sa langue. La lutte des places est parfaitement visible car le slameur gagne son salut à l’applaudimètre. Il est noté par ses pairs, sur son talent visible. Une scène est toujours éphémère et sans doute faut-il la revivre pour trouver le sentiment d’exister.

    Il est effectivement difficile de qualifier une idéologie SLAM, car dans un contexte où l'on valorise le langage dans le travail, ces scènes sont comme autant d'entraînement à la prise de parole où l'on juge le pouvoir dire plus que le dire et ressemble à ces espaces de performance pour l'emploi où les candidats doivent persuader un recruteur en quelques minutes. Le Salam, à l'image d'une société libérale ?

    Le SLAM est bien une activité de notre temps par son caractère évènementiel où la performance est valorisée et se mesure à l'applaudimètre. La loi de la concurrence tend à éliminer les rappeurs sans humour pour mettre en haut du podium les artistes du consensus, une ligne médiane qu'on fabrique par un discours anecdotique. Les gagnants savent parler en dessous de la ceinture et sécurisent leur public par des propos non anxiogènes. Il faut en somme, joindre le futile à l'agréable pour conquérir les jurys. Une évaluation en temps réel !

    A ce rapport à l'immédiat se superpose une autre temporalité, celle de l'institutionnalisation.

    Dernièrement le SLAM est entré à l'école. Des enseignants s'en emparent et il serait difficile de reprocher à l'école de ne pas s'inspirer du monde qui l'entoure, mais quand « slamer, c'est imposé dans le cours de français », on peut parier sur la victoire de l'institué sur l'instituant. Ce qui était né pour rompre les bornes est déjà reproduit et réglé par la mécanique de l'institué. Il faut donc suivre les conseils de Pilote, qui à chaque fin de partie nous dit : « Portez vous bien et restez vivant !

Un SLAM sur le SLAM :


Est-ce que tu as envie de parler ?

Est-ce que tu as la prétention de dire quelque chose ?

Qu'est ce que tu as envie de dire ?

Qu'est ce que tu as envie de dire 

pour toi et pour les autres qui sont là ?

Est-ce que ton voisin peut devenir ton spectateur ?


Et la majorité silencieuse qui ne dit mot

Qui ne dit pas

Qu'est ce que tu as envie de lui dire ?

Est-ce que tu aurais envie, par hasard, d'occuper la tête des gens ?

D'entrer dans leur tête, avec du son,

Qu'est ce qui t'intéresse au point de le crier ?

As tu des leçons à donner à quelqu'un pour une fois,


Est-ce que t'as envie de parler de toi ?

Est-ce que tu es capable de parler sans savoir ?

Est-ce que tu es capable de parler ?

Est ce que tes mots te suffisent ?

Est-ce que tu te fous du style ?

Est ce que t'es un fou de style ?

Est ce que t'es un fou hostile ?

Pourquoi les mots te viennent, à ton avis ? Est-ce que tu es en vie ?

Oh !? Est ce que tu es là ?


Michel Le Brigand

michel.lebrigand@wanadoo.fr

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